"Des mailles" parce qu'à l'endroit à l'envers le fil devient magique - "Des mômes" des mots pour dire tout ce qu'ils m'ont donné - "Des images" de mes yeux pour tes yeux parce que ça fait joli - "Des gens" parce que ça fait du bien à la vie.
Je suis rentrée dans le rythme de la colo. Je vis mon décalage en les emmenant avec moi dans les délires de l’impro, dans le jeu avec les mots. Ces moments sont du bonheur, partagés avec les filles et les garçons.
Le reste du temps, quand on ne joue plus avec les sons, ni avec les voix, ni avec les corps, on papote beaucoup. On papote au coin du feu, on papote assis dans l’herbe, on papote dans les couloirs ou dans les chambres, on papote au cimetière.
Enfin… ils papotent…
Le soir, nous nous réunissons entre adultes pour faire un peu le point des projets, de la vie du centre. Cette colo est décousue, le projet pas assez construit pour trop d’ados, du coup chacun fait de son mieux un peu dans son coin. Je ne suis pas seule à être décalée, certains animateurs le sont encore plus que moi. Je crois même que c’est très dur pour certains.
J’ai mon identité dans les ateliers théâtre, le grand roux la sienne en haut de son donjon, au milieu des BDs, ou encore au fond des studios, avec sa basse et sa guitare. Le grand roux, c’est mon autre animateur. Celui que j’accompagne et qui m’accompagne dans ce monde étrange et hors du temps. Les animateurs musiciens (les rockeurs j’entends) existent bien et savent ce qu’ils font là, pour les autres c’est plus dur, je crois qu’ils ne savent pas toujours pourquoi ils sont là.
Moi je le sais : je fais du théâtre, et je conduis le vieux J9.
Moi je le sais : je fais les nuits avec le grand roux.
Faire les nuits, c’est d’abord papoter, tous les deux, jusque tard, et se raconter nos vies.
Faire les nuits, c’est aussi, un peu plus tard dans la nuit, quand c’est déjà demain, faire le tour du village, du petit bois, de la place de l’église et du cimetière pour rapatrier les troupes dans les chambres et s’assurer que tout le monde va bien. C’est ensuite aller se coucher, chacun chez soi, pour se réveiller trop tôt, trop fatigués, trop pas rassurés de cette colo qui ne nous ressemble pas assez, cette colo on avance à cloche-pieds…
Faire les nuits, c’est, un soir, rassurer des ados d’une grande flippe qui pourtant nous fait très peur. Que dire aux copains de celui qui ne veut plus vivre ? Et que lui dire à lui, qui ne quittera la colo que quelques jours plus tard, car on ne peut pas gérer ses crises d’angoisses ? Faire les nuits, pendant quelques nuits, ça a été ne plus dormir, surtout pour mon compagnon d’infortune, pour accompagner les insomnies d’un jeune torturé.
Faire les nuits, c’est, un peu plus tard, en avoir marre de les attendre, ces deux là dont le copain est parti, et aller se coucher après avoir confectionné des mannequins : sur leurs lits dorment deux couvertures roulées en surimi, tendrement vêtues de lunettes de soleil et casquettes. S’est aller se coucher sans réussir à dormir : si justement c’était cette nuit là qu’il leur arrivait quelque chose ?
Le lendemain, d’autres adultes nous reprochent d’être allés nous coucher avant les jeunes. D’autres adultes qui étaient où ? Nous nous sentons bien seuls chaque nuit, à « faire les nuits ». D’autres adultes sui ont su. Mais comment ont-ils su eux qui n’étaient pas là ?
Faire les nuits, c’est voir arriver en cours de matinée deux couillons la tronche enfarinée. Deux couillons pas fiers d’eux qui semblent avoir compris le message : ils viennent nous voire tous les deux, le grand roux et moi, pour nous dire que c’est terminé, on peut avoir confiance, on saura toujours où ils sont. Et on a toujours su.
Mais faire les nuits, c’est en avoir tellement marre un jour, ne plus supporter ce bricolage, ce patchwork raccommodé, sans queue ni tête.
Faire les nuits c’est faire la dernière nuit.
C’est mettre nos affaires à tous les deux dans la voiture, et partir. Fuir. C’est fini, on n’en peut plus, on n’en veut plus.
Fuir à deux… pour les retrouver un peu plus loin, ils sont toute une bande de filles et de garçons à grimper la colline pour rejoindre le château fort, ils sont tout contents de nous croiser. Ils rentrent au centre après leur balade nocturne. Ils croient même qu’on les cherche : « Mais vous savez bien qu’on rentre à chaque fois, fallait pas venir nous chercher »
Nous sommes rentrés avec eux, on tenait trop à eux, ils venaient de nous montrer que c’était réciproque. Fautifs pris en flagrant délit de fuite, nous voilà de retour.
Mais ce soir là, pour nous, c’était décidé : plus jamais ça. On ne repartirait plus, c’était trop dur. Après le retour, ce serait notre dernière colo. Je crois que pour lui, ça a été vraiment sa dernière, en tout cas pour un moment.
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